France Télévisions diffusera demain jeudi 17 janvier plusieurs reportages sur le glyphosate dans Envoyé spécial. Cette émission a pour but, selon Élise Lucet, présentatrice, de donner les clés pour mieux comprendre la question du glyphosate. Les reportages veulent vulgariser le débat afin de l’adapter au grand public. Problème, cette stratégie entraîne de très nombreux raccourcis.

« Glypho or not glypho » ou bio versus conventionnel ?

Le reportage intitulé « Glypho or not glypho » est consacré à la rencontre de deux agriculteurs : un conventionnel et un bio. Et les clichés sont au rendez-vous. Le reportage s’ouvre sur Vincent, un agriculteur conventionnel dans l’Aisne, buvant un café dans une tasse « Roundup » pour défendre l’utilisation de l’herbicide. Olivier, agriculteur biologique dans le Loiret, est quant à lui présenté comme celui qui sait bien faire la cuisine avec de bons produits à la différence de son confrère non-bio.

Le premier emmène le deuxième détruire ses couverts avec du Roundup. Déjà là, le reportage ne montre pas les vrais problèmes puisque l’enjeu principal de l’herbicide de Monsanto est la gestion des adventices et pas la destruction des couverts, que beaucoup d’agriculteurs réalisent par le broyage, le roulage ou le travail superficiel. Quand Vincent se rend ensuite chez Olivier, les couverts sont détruits avec une charrue, technique présentée comme l’alternative ultime au glyphosate. L’impact négatif du labour sur la vie du sol et sur le stockage du carbone ne sera évoqué qu’en une phrase.

Une confusion majeure est instaurée dans ce reportage : celle du glyphosate et des pesticides en général, c’est-à-dire celle du lien entre l’arrêt de l’herbicide de Monsanto et du passage à l’agriculture biologique. La herse étrille utilisé par Olivier est d’ailleurs présenté comme le glyphosate bio. Comparaison douteuse quand on sait que le Roundup est un herbicide non sélectif et ne peut donc pas s’appliquer en culture. Cela ne poserait pas de problème dans une réflexion sur l’agriculture biologique, mais cette approche fausse le jugement sur la question du glyphosate. Car les auteurs semblent oublier que son interdiction ne permettra pas forcément une réduction de l’utilisation des produits phytosanitaire en général.

« Monsanto, la fabrique du doute »

Le reportage suivant porte sur des documents confidentiels, les « Monsanto papers », qui révèlent, selon France 2, comment le géant industriel a caché la dangerosité du glyphosate par des études présentées comme indépendantes mais rédigées par ses propres scientifiques. France 2 veut montrer l’ampleur des manipulations et de la corruption développée par Monsanto. Il est question ici du procès opposant des jardiniers à la multinationale de l’agrochimie. Si les auteurs mettent en avant les dangers du produit, et surtout de la culpabilité de l’entreprise Monsanto, ils n’invitent pas le grand public à faire la distinction entre l’épandage réalisé par des professionnels et l’épandage manuel effectué sans protection suffisante. Dommage.

Une information tronquée

Envoyé spécial se penche par ailleurs sur la mesure de la concentration de glyphosate présente dans l’urine de citoyens, dont plusieurs personnalités (Laure Manaudou, Julie Gayet, Jamel Debbouze, Lambert Wilson, Lilian Thuram). « Le but est juste de montrer que tout le monde en a », confie Élise Lucet à La France Agricole. Là encore, la distinction n’est pas faite entre le glyphosate qui vient des produits importés et traités en cours de culture et celui qui est épandu en France. Une interdiction du glyphosate en France changera-t-elle tant que cela sa concentration dans les urines ?

Par ailleurs, si cette émission montre que l’herbicide produit par Monsanto est mauvais pour la santé, jamais ces reportages expliquent que l’interdiction du glyphosate pourrait entraîner une augmentation de l’utilisation des autres produits phytosanitaires. Ces autres produits seront épandus sur la culture et non pas en interculture.

« On est sur un angle précis qui correspond au débat public »

Face à toutes ces interrogations, Élise Lucet nous a répondu qu’elle était obligée de choisir « un angle d’attaque », et qu’elle devait « s’adapter au grand public ». Le but étant de donner « un maximum d’informations pour que le téléspectateur puisse se faire une opinion sur le glyphosate ». Les journalistes ont bien précisé ne pas prétendre à l’exhaustivité. Mais autant de raccourcis risquent de limiter le discernement des citoyens. Ce reportage cloisonne les téléspectateurs dans une binarité pro- ou anti-glyphosate sans ouvrir à la question de l’impact sur la santé des produits phytosanitaires agricoles, qu’ils soient épandus en France ou non, que l’effet des autres molécules soit connu ou pas.

Rappelons que le glyphosate n’a été reconnu « cancérigène probable » que par le Circ (Centre international de recherche contre le cancer) et pas par les autres agences sanitaires dans le monde. Ce que ne mentionnent pas les reportages d’Envoyé spécial que nous avons visionnés.

Espérons que les débats sur le plateau lors de l’émission jeudi soir sauront mettre en lumière les zones d’ombre soulevées ici.

Renaud d’Hardivilliers