« Un vrai temps de betteraves ! » : Éric Alexandre admire, avec déjà une pointe de nostalgie, sa gigantesque arracheuse progresser dans un champ à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), déterrant les betteraves à sucre en laissant de larges sillons derrière elle. Au loin, la silhouette familière des cheminées de la sucrerie qui crachent leurs dernières fumées.

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« Un gros pincement au cœur »

« Tout de suite, c’est l’euphorie mais quand on aura rentré nos machines au hangar pour la dernière fois, ce sera un gros pincement au cœur, le contrecoup va être terrible », prédit le chef d’entreprise, lui-même planteur, qui loue ses arracheuses. Chaque automne, le ballet de ces mastodontes anime la plaine de la Limagne, dans le Puy-de-Dôme et l’Allier.

Mais cette année, la campagne a un goût amer. Face aux cours déprimés du sucre, le groupe Cristal Union a annoncé la fermeture de deux sucreries, dont celle de Bourdon, près d’Aulnat (Puy-de-Dôme), la seule au sud de la Loire, la betterave étant traditionnellement cultivée dans le nord du pays.

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400 planteurs et 4 700 hectares

Environ la moitié de sa production, 60 000 t/an, était consommée dans le grand sud-est de la France. L’usine approvisionne aussi une partie de l’Espagne et de l’Italie. Fondée en 1835, la sucrerie est alimentée par près de 400 planteurs, répartis sur 4 700 hectares. La majorité d’entre eux a assigné Cristal Union en justice. Sollicitée par l’AFP, la direction n’a pas répondu.

C’est d’abord un bouleversement social pour la région, puisque l’usine emploie près de 90 salariés. « Les gens font leur travail mais n’ont pas le moral. Le stade de la colère est passé, ils commencent à vouloir tourner la page. Ce n’est pas facile, il y a beaucoup d’arrêts de maladie depuis quatre mois », explique Sébastien Raynaud, délégué syndical de la CGT.

Les mesures d’accompagnement proposées dans le cadre du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) ont été validées mercredi dernier, le 27 novembre 2019. Les premières lettres de licenciement devraient arriver au début de l’année. L’ultime récolte, qui a souffert de la sécheresse, s’achèvera le 10 décembre.

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Un bouleversement économique

« Beaucoup d’autres vont se retrouver sur le carreau », redoute Didier Laville, le maire d’Aulnat pour qui cette fermeture « est un crève-cœur après 37 ans de mandat ». « C’est toute une filière agricole, technologique, industrielle qui disparaît avec une foultitude de métiers : du chauffeur à l’arracheur, du chaudronnier au planteur », sans compter la restauration, les entreprises de maintenance et les saisonniers.

Environ 350 emplois directs ou indirects dépendent de la sucrerie, estime Pierre Pelloux, directeur de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB) de la Limagne. « C’est un pan entier d’une économie qui disparaît », ajoute Éric Alexandre, l’entrepreneur qui s’inquiète pour ses deux salariés, et craint que ses quatre machines « à 500 000 euros l’une » ne soient « invendables ».

Par quoi remplacer la betterave ?

La betterave, production à forte valeur ajoutée, « convenait très bien à la région, notamment pour la rotation des cultures », selon Éric Alexandre. « Par quoi la remplacer ? La luzerne ? Le lin ? Les haricots secs ? Il va falloir des années pour retrouver une agriculture équilibrée », selon lui.

Une fois le jus extrait des racines pour produire le sucre, quelque 500 d’éleveurs récupéraient la pulpe pour nourrir leurs animaux, une « excellente source d’énergie » qui avait l’avantage d’être locale, explique Pierre Pelloux.

« La sucrerie, on y entrait pour faire carrière, souvent de père en fils, c’était très familial », raconte Sébastien Raynaud. Et pour Éric Alexandre, avec la disparition de cette culture, « on perd un peu une identité ».

AFP