L’initiateur de ces controverses aujourd’hui disparu, Jean-Claude Flamant, chercheur à l’Inra, expliquait : « Ce sera un débat permanent où l’idée s’expose au risque de la contradiction. » Et de fait, au fil des ans des personnes qui ne se croisent pas souvent échangent ici librement, sans souci de préséance.

Philippe Mauguin, président de l’Inra, qui participait à l’ouverture de ces controverses, le souligne : « Ces controverses voulaient appréhender, anticiper sur les tensions que déjà Jean-Claude Flamant et les autres créateurs des controverses sentaient monter dans la société. » Et à l’heure où la mission des agrobiosciences, qui portait ces controverses, rejoint le giron de l’Inra, il relève que les pratiques de recherche évoluent et que cette écoute des acteurs de la société, des associations de consommateurs va se développer au sein de l’institution de recherche, sous d’autres formes et dans d’autres régions. « Nous devons rester au top sur nos champs de recherche. Mais nous sommes aussi ouverts aux réseaux d’agriculteurs qui innovent », explique Philippe Mauguin.

La nature gagne toujours

Cette année donc, les controverses de Marciac s’interrogent : « La nature, la technique et l’homme : la guerre des trois aura-t-elle lieu ? »

Selon la philosophe Catherine Larrere, membre du comité d’éthique de l’Inra, l’idée de guerre suppose que la nature a progressivement disparu et qu’il faut défendre ce qu’il en reste. Selon elle, cette vision défensive est vouée à l’échec.

Bernadette Bensaude-Vincent, historienne et philosophe, estime que l’on ne peut pas penser la nature sans la technique. « De quoi parle-t-on, du produit ou du processus ? La laine paraît naturelle si on la compare au nylon. Mais pour l’obtenir, il a fallu tondre le mouton puis laver la toison, la carder et la tisser. »

Catherine Larrere poursuit : « On a besoin de technique. La question est de réfléchir de quelles techniques on peut se saisir. » Une participante ajoute : « La technique libère du travail pénible, mais asservit aussi et exclut. C’est le profit qui fait la guerre. »

Les données des agriculteurs

Lors de la table-ronde sur « les biotechnologies, l’uberisation et les robots agricoles », Sylvain Doublet, de Solagro, a rappelé que les biotechnologies sont un outil parmi d’autres. Et il a insisté : « Les questions viennent de plus en plus du terrain. La France, qui forme 1 300 ingénieurs agronomes, doit mettre à la disposition des agriculteurs de la matière grise, des ingénieurs. Le big-data (mégadonnées) ne résout rien là où l’observation apporte des réponses… »

Pour tous les participants, la question des données informatiques des agriculteurs, qui leur échappent de plus en plus, est centrale. Jacques Mathieu directeur, d’Arvalis, s’interroge d’ailleurs : « Quel est le consentement réel des agriculteurs à partager leurs données ? Comment progresser sur le pouvoir de l’agriculteur à savoir où sont ses données ? Accepte-t-il ou non de les partager ? »

Selon Christophe Perraud, de la FNCuma, « l’uberisation ne doit être qu’un outil qui facilite la vie des Cuma. Les Cuma, ce sont avant tout des agriculteurs qui échangent ». De son côté, Bernard Malabirade, agriculteur et président de la chambre d’agriculture du Gers, voit dans l’uberisation, l’occasion de bousculer l’existant chez les agriculteurs, dans les Cuma, dans le conseil et de faire évoluer tous ces métiers.

En conclusion, Patrick Denoux a néanmoins averti : « Nous vivons une mutation culturelle, une effraction dans nos façons de fonctionner, l’émergence d’une totale individualisation et de la virtualisation. »

Marie-Gabrielle Miossec