La préoccupation des Français à l’égard de la protection de l’environnement va-t-elle s’amplifier ?

Je pense que oui. Depuis quelques années, et plus particulièrement au cours de ces derniers mois, il s’est passé quelque chose dans la société française. Cela s’est traduit dans les urnes, lors des dernières élections européennes, mais c’est plus profond que cela. Ce n’est pas seulement une question d’opinion ou de valeurs, mais de comportements qui évoluent. La montée en puissance du segment de l’alimentation bio l’illustre bien.

Nous assistons à un phénomène tangible, ancré dans la réalité quotidienne qui va au-delà de l’alimentation d’ailleurs. Il suffit d’observer l’intérêt accru pour le chauffage au bois et l’écoconstruction. Cette sensibilité est surtout la conséquence d’une préoccupation en matière de santé. Ce n’est donc pas de l’écologie pour de l’écologie, mais bien en lien avec le fait que les citoyens aient intégré qu’il y avait des impacts ou des liens très forts entre l’environnement et la santé.

Est-ce à dire que l’intérêt pour l’écologie relève davantage d’une préoccupation de soi que de la planète ?

C’est un puissant ressort d’intérêts bien compris. Pour les modes de chauffage ou d’isolation, il existe un autre ressort d’intérêts bien compris que sont les économies que le consommateur peut attendre. C’est le cas s’il arrête de remplir sa cuve de fuel et qu’il passe à un chauffage aux granulés.

Je n’essaie pas de minimiser la sensibilité environnementale, mais je veux dire qu’elle est aidée par un certain nombre de ressorts comme celui qui consiste à dire : « C’est bien pour votre santé, et parfois pour votre porte-monnaie », sauf pour le bio qui demeure plus cher. Des segments entiers de la population ont entamé cette transition écologique dans leur mode de vie et de consommation. Et pour répondre à cette demande, des filières économiques se structurent.

Cette vague de fond existe-t-elle seulement en ville ?

Oui et non. Nous avons réalisé un sondage pour Dimanche Ouest-France. Or, à la question : « Vous arrive-t-il d’acheter des aliments bio ? », en considérant uniquement ceux ayant répondu « Très souvent » (c’est le noyau dur), on constate qu’en 1998, ils représentaient seulement 7 % des Français. En 2008 : 6 %, donc il ne s’était quasiment rien passé. En 2011 : 11 %, ça commençait à frémir. Et en février 2019, on est passé à 19 %.

Cette année, cela explose donc ! Si on a en moyenne 19 % de réponses « Très souvent », nous en enregistrons 34 % pour les professions libérales et les cadres, 14 % pour les professions intermédiaires et 10 % pour les ouvriers-employés. Le clivage social est donc marqué. À présent, si l’on regarde les catégories d’agglomérations : pour les communes rurales, nous sommes à 22 %, pour les communes urbaines de province, à 18 %, et l’agglomération parisienne, à 17 %. Tous les territoires sont donc concernés.

« On trouve des scores identiques dans l’Est parisien et dans certaines vallées de l’Ariège »

Le « bobo-écolo-parisien » est donc une légende ?

On pense toujours d’abord aux bobos de l’Est parisien... Mais en analysant le vote écologiste, on trouve des scores identiques à ceux de l’Est parisien et dans certaines vallées de l’Ariège ou terroirs de la Drôme. Ces électeurs ont communié dans le même vote écologiste, en se portant vers un mode de consommation plus sobre, de produits ne venant pas de l’autre bout de la planète, et privilégiant les relations entre individus… Ainsi, on retrouve dans ce vote écolo des professions intellectuelles parisiennes ou de grandes villes et des ruraux qui sont agriculteurs ou pas, de tout âge, et qui, en termes de revenu, sont aussi très éloignés les uns des autres.

Sur quoi vous basez-vous pour écrire dans votre livre que l’écologisme s’apparente à une nouvelle religion ?

Le discours écologiste s’appuie sur un nombre important de travaux scientifiques. Nous ne sommes donc pas dans le registre du dogme ou de la foi. Mais, quand je regarde le rôle qu’a eu le catholicisme comme force sociale de structuration des comportements, des modes de vie, de l’imaginaire, et la capacité qu’il a eu à agréger, dans une même vision de la société et du monde, différents groupes sociaux, alors, de ce point de vue, le discours écologique pourrait, s’il est amené à se développer, avoir le même mode de fonctionnement et les mêmes effets qu’a eu le catholicisme sur la société.

En effet, seul le discours religieux est capable d’avoir un impact sur les comportements quotidiens, comme l’alimentation… Le discours écologique, c’est en quelque sorte celui des catholiques avec le maigre du vendredi, des musulmans avec le halal et des juifs avec le casher. À la grande époque du Parti communiste en France, le PC, qui avait une doctrine solide et structurante, n’avait lui aucune injonction en matière alimentaire.

« Greta Thunberg est un peu Jeanne d’Arc ou Bernadette Soubirous »

Est-ce à dire aussi que l’écologisme vient combler le vide créé par le recul de la religion catholique ?

Il suffit de regarder les références mobilisées par ce discours écologiste. Nombreuses relèvent en effet du référentiel chrétien ou catholique : la fin du monde, l’apocalypse, la rédemption après le péché… Et quel symbole ? ! Greta Thunberg est un peu Jeanne d’Arc ou Bernadette Soubirous.

Ce discours qui consiste à dire : « On vous a confié le jardin d’Éden et vous en avez fait n’importe quoi, et maintenant il faut expier les fautes et aller vers la rédemption », est un référentiel importé du catholicisme. Un certain nombre de figures de l’écologie viennent de cette matrice catholique, plutôt de gauche, et ont été formées dans cette culture sensible aux inégalités nord-sud, influencés notamment par la théologie de la libération en Amérique du Sud.

Il existe des parallèles évidents avec les nouveaux damnés de la terre, les riches et les puissants, l’agrobusiness et la world company contre les petits paysans sans terre du Sud. Alors, oui, le mouvement de pensée écologiste relève peut-être d’un vide spirituel. Mais plutôt que d’affirmer que l’écologie est une nouvelle religion, il est plus juste de dire qu’elle fonctionne comme une religion ou peut jouer le rôle sociologique d’une nouvelle religion.

Vous indiquez que l’écologie repose beaucoup sur la science, mais la science n’a-t-elle pas cessé, au contraire, d’être une référence ?

En matière de réchauffement climatique, les écologistes s’appuient sur le rapport du Giec, jugeant le fruit de ce travail scientifique incontestable. Mais les mêmes sont sensibles au discours anti-vaccin ou condamnent le recours aux OGM, y compris à titre expérimental. Le discours rationaliste, très ancré en France, a commencé à se déliter dans les années 1970 et a perdu beaucoup de terrain depuis. On est pourtant le pays de Pasteur, des grandes inventions, de l’école de la République qui a beaucoup misé sur la science…

L’écologisme se méfie d’une forme de science et de son utilisation. Le discours rationaliste et scientifique sous-tendait la notion de progrès. Or pour les écolos, le progrès engendre la croissance et celle-ci n’est pas soutenable sur une planète aux limites finies. Des scandales ont aussi fait bouger les lignes, comme Tchernobyl, le sang contaminé, l’amiante ou encore la vache folle pour l’agriculture.

De là à en venir aux mains… Comment expliquez-vous cette montée de l’agressivité à l’égard des agriculteurs ?

Nous vivons dans une société en tension, nous l’avons vu avec la crise des gilets jaunes. Dans un langage plus courant, nous avons une systématisation du « pétage de plomb ». Pour une queue de poisson, ça part en vrille. Ces comportements se systématisent. À tel point qu’un certain nombre de professions sanctuarisées jusqu’ici – comme les forces de l’ordre, les pompiers, le personnel des urgences dans les hôpitaux, les maires – se font de plus en plus agresser. Et si l’on est capable de s’en prendre à eux, on peut aussi s’en prendre à l’agriculteur. Le lien très fort fait entre l’environnement et la santé accentue le phénomène : l’agriculteur est vu comme celui qui épand « des trucs » à côté de chez soi, susceptible d’empoisonner les gamins…

Mais pourquoi l’image de l’agriculteur qui nourrit, ne fait-elle plus autorité ?

Le seuil de tolérance s’abaisse de plus en plus dans la société française, en particulier vis-à-vis des agriculteurs qui sont de moins en moins nombreux. Ils ne fixent plus la norme. Lorsque dans un village, vous aviez jadis 40 à 50 agriculteurs – et ceux qui ne l’étaient pas, étaient de la même famille – leur vision du monde primait. Ces agressions d’agriculteurs témoignent du fait que les paysans sont devenus ultra-minoritaires et sont donc moins compris.

Nous sommes sur deux mondes qui s’affrontent, car il existe un conflit d’usage entre la nature et la ruralité. Les paysans disent qu’ils entretiennent la nature, et souvent ils en possèdent la terre. Mais les autres répondent : « Non. Vous devez partager la nature, et ce, d’autant plus que je n’ai aucune tolérance pour ce que vous faites, je ne viens pas de votre univers et je ne partage pas vos codes et votre mode de vie. »

Qu’est-ce qui pourrait rendre cette tendance réversible ?

Aujourd’hui, cette sensibilité environnementale s’ancre, se consolide et a sans doute pour vocation de s’amplifier. Il faut suivre l’audience du film « Au nom de la terre » dans lequel joue Guillaume Canet. Ce film correspond à un moment très particulier concernant le rapport entre ceux qui portent le discours écologique et le monde agricole.

On bascule dans une attitude moins critique et plus bienveillante. On entend de plus en plus dire : « Les agriculteurs sont eux-mêmes victimes d’un système productiviste, il faut les aider à s’en sortir, plutôt que de dire qu’ils sont responsables. » Même si localement, ça reste tendu, certains discours changent.

Propos recueillis par Rosanne Aries et Yvon Herry

Jérôme Fourquet, L’Archipel Français, Le Seuil, 384 pages, 22 €.