La production agricole a fait un bond phénoménal en dix ans, mais la FAO déplore que les investissements se concentrent sur les agrocarburants et les achats de terres dans les pays du Sud, au détriment des petits producteurs.

Entre 2000 et 2012, les agriculteurs des pays en développement ont investi quatre fois plus chaque année dans l'équipement de leurs petites exploitations que les pouvoirs publics, et même « 50 fois plus que l'aide au développement » accordée à leurs pays, constate jeudi l'Organisation des Nations unies pour l'Agriculture et l'Alimentation dans son rapport annuel sur la situation mondiale de l'agriculture.

Pire, plus les populations sont démunies, plus les investissements agricoles ont « stagné, voire baissé » depuis trente ans.

Pour le directeur général de l'organisation, José Graziano da Silva, « une nouvelle stratégie d'investissement est nécessaire, qui place les producteurs au centre ».

Car dans le même temps, la production agricole a bondi : de 50 % en Amérique latine en douze ans et même 70 % au Brésil, de 40 % en Afrique subsaharienne ou en Asie centrale. Et les prix alimentaires ont doublé, dépassant largement l'inflation.

Les terres agricoles sont dès lors devenues un véritable placement, ce que le rapport dénomme pudiquement « l'intensification des flux financiers sous forme d'acquisition de terres à grande échelle », par des sociétés ou des fonds privés, financiers ou agroalimentaires et des organismes parapublics.

Selon le projet « Land Matrix » qui suit ces achats de terres (ou les locations de longue durée), ceux-ci ont ralenti depuis 2009 mais concernent déjà plus de 80 millions d'hectares, soit 1,7 % des terres agricoles de la planète. L'Afrique est en première ligne mais tous les continents sont touchés.

Or, indique la FAO, ces acquisitions « ne contribuent pas nécessairement à l'augmentation du capital agricole dans un pays ». Et si elles « peuvent représenter une chance » de développement des infrastructures ou de transferts de technologies, elles comportent aussi « des risques majeurs » : propriétaires et utilisateurs initiaux chassés de leurs terres, épuisement des ressources naturelles (sol, eau, forêts...)

Aussi appelle-t-elle les gouvernements des pays cibles à « négocier mieux les contrats, en respectant les droits des communautés locales ».

« Nous voulons susciter le débat sur les investissements agricoles responsables », a dit jeudi M. Graziano. « Mais ce n'est pas à nous de dire (aux pays) que faire ».

Mais pour Olivier de Schutter, rapporteur de l'ONU pour le droit à l'alimentation, l'affaire est entendue: de tels investissements, explique-t-il à l'AFP, « ne seront vraiment efficaces dans la lutte contre la pauvreté rurale que s'ils aident les petits agriculteurs à mieux cultiver leur terre. Pas en la leur volant ».

D'autant qu'ils sont souvent (au moins un « tiers des cas » estime-t-il) destinés non pas aux cultures alimentaires mais à la production d'agrocarburants.

Celle-ci a littéralement explosé, constate encore la FAO : « entre 2000 et 2012, la production d'éthanol des Etats-Unis a progressé de 780 % et celle du Brésil de 140 % ».

Rien qu'en 2012, l'éthanol a absorbé plus de la moitié de la canne à sucre produite au Brésil et 37 % des céréales secondaires cultivées aux USA et le biodiesel, près de 80 % des huiles végétales de l'Europe.

Une situation tendue alors que 870 millions de personnes sont affamées, selon la FAO, que « la plupart des meilleures terres du globe sont déjà utilisées à des fins agricoles » et que 25 % d'entre elles sont « fortement dégradées ».

Pour l'organisation Oxfam, il est temps de « soutenir davantage financièrement les petits producteurs, qui ont un besoin crucial de pouvoir accéder au crédit, à la formation et à une meilleure information », indique-t-elle dans un communiqué.