Publié le vendredi 31 mars 2006
En 1948, pour faire face à la pénurie des métaux ferreux, le gouvernement donne la priorité aux tracteurs sur les machines agricoles. Au grand dam des constructeurs.
En janvier 1948, la chambre syndicale des constructeurs français de machines agricoles diffuse un tract pour protester contre le manque de métaux ferreux. En ces temps de pénurie elle dénonce la priorité accordée aux fabricants de tracteurs. Selon elle, ce choix du gouvernement est inadapté aux besoins réels du pays. Elle admet que la motoculture ' rend les plus grands services ', mais rappelle que les machines à traction animale sont encore nécessaires pour longtemps. Il en faudra même lorsque ' beaucoup de fermes ' seront équipées de tracteurs. Pourquoi ? Il suffit, selon les constructeurs de machines agricoles, d'examiner comment cela s'est passé aux Etats-Unis : le nombre d'animaux de trait n'a pas décru en proportion de l'augmentation de la motorisation. De 1915 à 1945, le nombre des tracteurs y a été multiplié par 50, alors que ce pays n'a perdu que la moitié de ses animaux. Ils rappellent qu'il y a encore en France un million de boeufs et 1,8 million de chevaux qui pourraient être équipés de machines. Ils exigent donc les moyens nécessaires à leur fabrication : combustibles, énergie, main-d'oeuvre et surtout matières premières. La statistique agricole de 1929 estime le parc de tracteurs à 27 000 et les locomobiles à 22 000, les exploitations de plus de 100 ha étant au nombre de 32 000. En revanche, 1,7 million d'exploitations comptent entre 5 et 99 ha. Elles sont la cible des constructeurs de machines. Pour eux, le temps est encore loin où chaque propriétaire emploiera un tracteur. Ils s'inquiètent même de la ' mystique du tracteur ', défendant leur ' matériel traditionnel irremplaçable ', adapté à chaque région. Robert Monnier, de la société des charrues Fondeur, présidera la chambre syndicale de 1947 à 1951. Selon lui, le salon de 1949 n'accueille pas plus d'instruments pour les tracteurs parce que les constructeurs français de machines agricoles n'oublient pas les agriculteurs sans tracteur qui ' sont les plus nombreux '. Lorsqu'on lui reproche la fabrication de machines trop disparates, il répond que la structure agricole des pays européens est très variée, en France en particulier. D'où la fabrication des instruments très divers ' dont il est difficile de réduire le nombre '. En 1951, un rapport sur la mécanisation des petites exploitations publié par l'Organisation européenne de coopération économique (l'actuelle OCDE), organisme chargé de coordonner l'aide américaine du plan Marshall en Europe, va dans le même sens : l'introduction du tracteur dans la petite exploitation n'entraînera pas forcément la disparition des animaux de trait. L'exploitant en gardera un certain nombre pour exécuter les travaux légers ou certains travaux spéciaux. Il cherchera aussi ' à se prémunir contre une indisponibilité éventuelle du tracteur '. Toujours en 1948, les constructeurs nationaux de machines agricoles accusent la Semaine internationale de motoculture de Senlis de faire de la propagande. Les constructeurs de tracteurs leur répondent que l'on aurait pu parler de propagande en 1938, mais que les temps ont changé. ' L'agriculture française sera motorisée ou ne sera plus ! ' Ils pointent alors l'absence de machines adaptées aux tracteurs, en particulier de charrues. Contrairement aux prévisions, les animaux de trait ont disparu, de même que la plupart des constructeurs français de tracteurs. Mais beaucoup de constructeurs français de machines ont survécu. En 1969, le secteur des machines comprenait encore 420 entreprises, dont 240 employaient moins de vingt ouvriers. Quatre d'entre elles fabriquaient 60 % de la production totale. Et six constructeurs se situaient dans les premiers fabricants européens dans leur spécialité : les charrues Huard UCF-SCM, les semoirs Nodet, les pulvérisateurs Tecnoma, les calibreuses de fruits Barbet, les pressoirs Vaslin et les abreuvoirs automatiques Gustin.
JEAN-PAUL BOURDON Pôle rural-MRSH, université de Caen
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