Publié le vendredi 29 juin 2001
L'endettement rural a toujours été la plaie traditionnelle du monde paysan.
Dans le monde rural de l'Ancien Régime, l'examen des comptes et des actes notariés révèle un endettement ordinaire, quotidien, qui correspond à un crédit dormant, car la règle est de toujours payer ses dettes le plus tard possible. Payer une fois par an le charron, le maréchal-ferrant, la servante de ferme, la vache ou le cheval acheté à la foire, le setier de blé emprunté pour les semailles est chose courante tant la circulation de l'argent est faible. N'oublions pas que l'argent est du métal, au sens propre du terme, de l'or pour les louis de 24 livres, de l'argent pour les écus de 3 ou 6 livres, de la monnaie de cuivre pour les sous et les deniers (1 sou = 12 deniers).Ainsi, pratiquement, tout paysan est à la fois débiteur et créditeur ; il doit, mais on lui doit également pour marchandises livrées et, le plus souvent, on ne règle une dette qu'avec les rentrées d'une autre dette dont on est le bénéficiaire : les affaires se font avec très peu d'argent. Quand le notaire dresse un inventaire des meubles après le décès d'un rural, il n'oublie pas de mentionner les dettes actives à porter au crédit de la succession, et les dettes passives qu'il faudra bien régler un jour. Parmi celles-ci, le coût de l'enterrement. Ces dettes, ces paiements différés reposent sur la bonne foi ; c'est ce que dit la cigale de la fable de la fourmi : ' Je vous paierai, lui dit-elle, avant l'août (la moisson) foi d'animal, intérêt et principal. ' Mais parfois, le paiement tarde et le débiteur doit avoir recours à différents expédients. Généralement, la dette la plus longue à régler, c'est la dot promise à la future. Que de dots non encore versées dix ans après le mariage ! Car pour payer une dot, l'argent doit être pris sur la masse de la succession future des parents de la mariée ; et il y a d'autres enfants. Souvent, c'est le crédit familial, avec hypothèque, qui règle ces questions. Doivent aussi s'endetter le métayer ou le fermier qui rentrent dans une première location. Le métayer, qui n'a rien, attend de son propriétaire la fourniture des boeufs de travail, du cheptel mort, et même des semences. Au moment du partage des récoltes, au bout de l'année, c'est sur sa part (généralement 50 %) qu'il doit rembourser toutes ces avances ; c'est parfois possible, si les récoltes ont été bonnes. Sinon les arriérés s'accumulent, les dettes ne se règlent jamais, ou presque. Avec au bout, l'éviction du métayer et une perte sèche pour le bailleur. Qu'une récolte de blé vienne à manquer presque totalement, et le petit paysan doit emprunter pour survivre et pour se procurer le grain de semence. Il trouve toujours un prêteur, mais à quel prix : un gros propriétaire plus chanceux, un notaire, un homme de justice, un établissement religieux. Les conditions lui sont imposées : prêt pour la semence payée au prix fort, prêt de grains à rendre après la moisson avec quelques boisseaux en plus pour solder les intérêts. Parfois, le bailleur exige une part de la récolte à venir (généralement le tiers) en espérant qu'elle sera bonne. Au tout petit, on prête sur gage. La veuve démunie ne peut espérer quelques mesures de grains pour subsister qu'en abandonnant ' un chaudron de cuivre rouge ', écrit le notaire. Celui qui a quelques biens immobiliers hypothèque sa terre. S'il ne peut rembourser, -et la dette traîne parfois plusieurs années-, il doit consentir au bailleur ce qu'on appelle une ' rente reconstituée '. Le bailleur prend la terre, d'une valeur de 1 000 livres par exemple, qu'il paie au débiteur, moins ce qui lui est dû éventuellement. Le débiteur garde le champ qui jadis lui appartenait mais doit payer annuellement et à perpétuité, lui et ses héritiers solidairement, une rente de 50 livres (le taux est de 5 % au XVIII e siècle). Faute de paiement, le créancier reprend la terre qu'il a déjà payée, sans rien devoir. En revanche, si le débiteur dispose un jour des 1 000 livres en question, il peut se libérer de sa rente en versant le capital primitif sans que le créditeur puisse s'y opposer. Mais ces remises à flot sont rares. On connaît certaines rentes qui furent payées pendant des siècles et des bourgeois qui les accumulèrent pendant le même temps. Et la dépossession de la terre s'est toujours faite au détriment des paysans.
Marcel Lachiver
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