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La France Agricole numéro 3102

La traque de la taupe

Publié le vendredi 30 septembre 2005

De tout temps, la chasse de ce rongeur a été organisée, selon des procédés plus ou moins sophistiqués.

En se nourrissant au quotidien de son propre poids de vers blancs, lombrics, hannetons, courtilières, limaces et même de petits rongeurs, la taupe, en dépit des dégâts qu'elle cause, est considérée par les zoologues comme un auxiliaire précieux des paysans. Pourtant, la ' talpat ', comme on la désigne encore dans certaines régions selon l'étymologie latine, est rarement la bienvenue.
Dans l'économie agraire de l'Ancien Régime, c'est d'abord dans les prairies de fauche qu'on la traque. Dans ces parcelles qui retiennent la plus grande attention pour subvenir aux besoins fourragers de la période hivernale, on débuissonne, on élimine les herbes nocives et on étaupe. Pour ne pas abîmer le fil de la faux et réduire prématurément sa capacité de coupe, tout contact avec la taupinée ou taupinière - le petit monticule de terre des extrémités ou des points les plus élevés de la galerie souterraine - est prohibé. Pour supprimer ces buttes de terre qui contrarient le passage de la faux et, plus tard, de la lame de la faucheuse mécanique, on utilise la bêche, on traîne un cercle de roue de charrette ou tout autre étaupinoir. Une activité récurrente dans les meilleures prairies d'embouche du pays d'Auge, où selon les rédacteurs de L'Encyclopédie méthodique de 1791, c'est le gardien du troupeau qui rabat les taupinières.
Quand les animaux se multiplient à l'excès, leur élimination s'impose. Aux formules incantatoires que l'on chante en promenant des brandons allumés pour éloigner les bêtes malfaisantes : ' Taupes et mulots ! Sortez d'mon clos, ou je vous casse les os, les petits et les gros... ', on préfère confier la tâche à un spécialiste, le taupier.
Entre le 19 décembre 1562 et le 17 janvier 1563, Jean Le Chevalier, au service de Gilles de Gouberville, attrape 420 taupes sur les terres du Mesnil-au-Val. On pratique la chasse à l'affût, surtout au printemps, à un moment d'intense activité du mammifère insectivore. Entre 9 heures et midi, muni d'une bêche, le taupier intervient énergiquement aux mouvements du sol qui trahissent le creusement des galeries. Plus efficace, l'utilisation de pièges ou taupières plus ou moins sophistiqués - de la pince à ressort au pistolet à taupe - requiert de l'expérience : reconnaître les galeries permanentes reliant les nids aux terrains de chasse, masquer l'ouverture, désinfecter les pièges à la flamme. C'est aussi l'utilisation des techniques d'empoisonnement par strychnine (taupicine), par décoction de noix vomique ou par extrait de scille, inoffensif pour les chiens, ou encore la diffusion dans les galeries de vapeurs asphyxiantes à base de sulfure de carbone.
Avant l'interdiction de la strychnine et la préconisation de substances homologuées (taupicides), les peaux de taupe alimentent les ateliers des pelletiers. Malgré leur dimension restreinte qui augmente la main-d'oeuvre des artisans, la fourrure luisante, noire, courte et serrée, semblable à un velours, est utilisée pour la confection. Les tarifs à la pièce, pratiqués au cours de l'année 1929 sur le marché parisien des sauvagines, s'échelonnent de 1,50 et 2 francs selon trois catégories : les grandes, les premières, enfin les bordées et tachées qui n'excèdent jamais 1,60 franc.
Une rémunération qui encourage le jeune Pierre L., aide de culture sur la petite ferme augeronne de ses parents, à les capturer. Sa réputation dépassant les frontières communales, il tend ses pièges au prix de 6 francs l'hectare, avec la nourriture. Ainsi, l'hiver 1941-1942, en sillonnant les prairies familiales et celles de ses voisins, il attrape 1 206 taupes qu'il vend chaque fin de mois, de 3 à 5 francs pièce, au marché de Vimoutiers. L'activité cessera dans les années 1950, faute de débouchés. Pas le métier !

PHILIPPE MADELINE ET JEAN-MARC MORICEAU


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