Publié le vendredi 24 décembre 2004
La progression statistique du revenu agricole par actif non salarié (1) depuis 1970 résulte de la diminution du nombre d'agriculteurs. Ce résultat en trompe-l'oeil masque une réalité terrible : la ' Ferme France ' a perdu en trente ans les deux tiers de s
Chaque agriculteur serait plus riche car il aurait perdu des voisins ! Telle est la conclusion qui ressort de l'analyse de l'évolution du revenu agricole (1) depuis 35 ans. Pourtant ce constat n'est plus vérifié depuis 1998. Après s'être replié de 15 % en cinq ans, le revenu agricole a retrouvé en 2004 pratiquement son niveau de 1973 ! Autrement dit, chaque agriculteur ou ses prédécesseurs ont produit pour nourrir l'ensemble de la population française et pour faire de la France le premier exportateur mondial de produits agroalimentaires sans en profiter. Le constat est cruel mais bien réel. Comme la hausse des rendements a été absorbée par la baisse des prix, la progression du revenu agricole par exploitant est forcément liée à la diminution du nombre d'agriculteurs et de leurs collaborateurs non salariés. De deux millions en 1970 (base 100), le nombre des exploitants serait passé à 655 000 cette année. Dans le même temps, le revenu par actif non salarié a progressé de 35 % en valeur constante. Mais la progression n'a pas été linéaire. Le revenu moyen était en 1988 inférieur de 12 % à celui de 1970, tandis qu'il était supérieur de 60 % à cette même année en 1998 avant de diminuer à nouveau.Cette façon de présenter les choses masque cependant un phénomène majeur : la perte des deux tiers du revenu de la ' Ferme France ' en trente ans ! Egal à 36 milliards d'euros (mds d'€) (2) en 1973 (base 100 sur le graphique ci-dessus), il n'est plus que de 12,7 mds d'€ en 2004. Les agriculteurs se sont donc fait largement spolier. La baisse du nombre d'agriculteurs ne s'est pas seulement traduite par une simple redistribution du revenu agricole national entre ceux qui restaient encore en activité. Il y a eu des de grosses fuites ailleurs... Une récente étude de l'APCA montre que les entreprises agroalimentaires et la distribution se sont approprié une part croissante de la valeur ajoutée agricole, tout en ne répercutant pas la diminution des prix des produits aux consommateurs. ' Nous atteignons aujourd'hui les limites de cette logique, car nous, en amont, nous avons effectué notre restructuration depuis longtemps. Les marges de manoeuvre du revenu agricole sont désormais dans l'aval : la transformation et la distribution ', a déclaré Luc Guyau, président de l'APCA en commentant la diminution du revenu agricole pour 2004. Il est vrai que le phénomène s'est accéléré depuis 1998. Le revenu de la ' ferme France ' a reculé de 28 % (2) en six ans ! Pour la seule année 2004, le repli est estimé à 1 milliard d'euros par rapport à 2003. Les mauvais résultats de l'année 2004 (- 10 % par actif hors viticulture et même - 13 % par actif non salarié hors viticulture) (3) ont au moins le mérite de montrer quelle est l'évolution inéluctable des revenus des agriculteurs lorsque les soutiens publics sont défaillants et ne compensent ni la hausse des intrants, ni le recul des prix agricoles (céréales, pommes de terre, lait par exemple) ! D'où les accusations syndicales qui stigmatisent l'abandon d'une politique de prix rémunérateurs. L'augmentation de la valeur de la production de la ' ferme France ' de 1,55 milliard d'euros par rapport à 2003 a été largement entamée par la progression de 1,7 milliard d'euros de l'ensemble des charges variables et fixes supportées par les agriculteurs. La consommation d'intrants a globalement progressé de 955 millions d'euros par rapport à l'an dernier (+ 3,3 %) en raison du prix de l'énergie, des produits dérivés et des aliments achetés. La diminution de la production de viande bovine et ovine de 2 % en volume n'a pas permis aux éleveurs de profiter pleinement du bon niveau des cours. Pour le hors-sol, les producteurs de porcs ont vu leurs marges rognées par le niveau du prix des aliments et les aviculteurs ont eu à faire face à un effondrement du cours des oeufs (- 25 %). Enfin, les baisses du prix du lait et de la collecte, contrecoup de la canicule de 2003, ont lourdement pesé sur le revenu des producteurs laitiers qui voient leur revenu diminuer de 11 %. Ils ont réformé un plus grand nombre de vaches compte tenu des faibles disponibilités fourragères. Le repli serait même de 16 % à effectif constant (ils auraient en effet diminué de 4,9 % cette année). Le second facteur permettant d'expliquer le fort recul des revenus cette année est la diminution de près de 900 millions d'euros des subventions d'exploitation par rapport à 2003. Les indemnités au titre des calamités agricoles seraient de 19 millions d'euros contre 662 millions d'euros l'an dernier, année il est vrai très particulière. Les collectivités locales ont réduit leurs soutiens de 81 millions d'euros et les souscripteurs de contrat territorial d'exploitation (CTE) ont reçu 100 millions d'euros en moins. Enfin, les charges de structure se sont alourdies. Par exemple, il n'y a plus cette année de dégrèvements de l'impôt sur le foncier non bâti. On notera aussi que la rémunération des salariés et le poids des charges sociales représentent un coût supplémentaire de près de 235 millions d'euros. La nouvelle Pac n'annonce pas de renversement de tendance. On sait que le découplage et la modulation réduiront mécaniquement le volume des soutiens publics. Il faut s'attendre à une nouvelle redistribution des aides avec l'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007 ! Et l'expérience a montré qu'il ne faut pas compter sur le marché pour espérer dégager des profits supplémentaires si les OCM ne sont pas renforcées !
FRÉDÉRIC HÉNIN
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